Categories
Actualité

Derrière le secret des affaires

Quand la thèse prend un tour judiciaire… c’est l’expérience délicate vécue par certains doctorants. Analyse d’un de ces cas.

Faire une thèse Cifre en SHS ? C’est de plus en plus courant : elles représentaient 28% des Cifre en 2020, un nombre qui a doublé depuis 2007. Mais en terme de propriété intellectuelle, les doctorants sont encore trop peu protégés face à des structures d’accueil qui chercheraient à bloquer ou amender une publication académique, malgré une prise de conscience récente (voir notre interview).

Entre deux feux. Si certaines entreprises consentent à être citées dans les publications , elles n’acceptent pas nécessairement des critiques qui les accompagnent… et qui risqueraient de ternir leur image. C’était le cas d’Aurélie Landon, actuellement doctorante en études urbaines, qui devait gérer ce genre d’injonctions paradoxales : « publier en les citant nommément sans pouvoir analyser leur stratégie ».

Choc culturel. Des problèmes structuraux, il y en a parfois dans les entreprises ou les collectivités, mais elles n’ont pas l’habitude d’en recevoir une analyse froide et réflexive. Au départ bien intégré dans son organisation d’accueil, le doctorant peut alors devenir un inquisiteur au regard de ses collègues – au risque de lui coûter l’accès à son terrain d’étude.

Thèse secrète. C’est ainsi que des employeurs font appel à des juristes pour faire obstacle à la publication des travaux : « A la fin de mon contrat Cifre, l’entreprise a fait pression en s’aidant d’un cabinet d’avocats spécialisé en propriété intellectuelle pour que je cède mes droits, ce qui signifiait abandonner l’idée de déposer mon manuscrit et de publier mes travaux », raconte Aurélie

A ne pas divulguer. Plus précisément, a été invoqué par l’entreprise le secret des affaires, protégé par la loi depuis 2018. Le soucis ? Sa définition est assez vague et surtout, son périmètre n’a pas à être cadré au début du contrat. « L’entreprise a une liberté totale sur ce qui en relève ou non », explique Aurélie. D’autant plus qu’il n’existe pas de jurisprudence en la matière. 

Epilogue. Faute d’obtenir des réponses précises de la part de ses tutelles académiques, Aurélie a dû prendre une avocate, qu’elle a payé de sa poche. « Cela a été un rapport de force mais après négociations, j’ai pu conserver les droits d’auteur sur mon travail », qu’elle soutiendra bientôt. Un cas d’école qui pourrait servir aux prochains doctorants. 

Et l’ANRT, dans tout ça ?  La priorité de l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) est la promotion des Cifre auprès des entreprises, tel que défini dans leurs missions et elle ne suit pas les doctorants au cas par cas. L’agence attribue les Cifre et distribue les subventions du ministère aux entreprises (14 000 euros par an durant trois ans, le reste étant éligible au crédit impôt recherche).
Exigences académiques 

Lorsque les doctorants en Cifre présentent leurs travaux à leurs pairs académiques, ils se voient demander plus de justifications méthodologiques que les autres… et c’est normal. En effet, leur démarche épistémologique est souvent « teintée d’ajustements », sans pour autant léser la scientificité de la thèse. Mais ces détails sur leur employeur ou ces données collectées, les doctorants ne sont en général pas sûrs de pouvoir les communiquer sans se mettre juridiquement en danger. Un vide à combler.
Categories
Actualité

Antoine Petit veut rempiler

Le PDG du CNRS a récemment annoncé vouloir briguer un second mandat en janvier prochain.

Timing. C’était acté en interne mais encore “off” le jour de la remise de la médaille d’or à Françoise Combes le 7 septembre quand nous lui avions posé la question. Antoine Petit a envoyé le lendemain cette missive à tous les agents CNRS annonçant sa volonté de briguer un second mandat à la suite d’Anne Peyroche, partie dans les conditions que vous savez

Combien de têtes ? Le PDG du CNRS, que nous avions interviewé en pleine polémique darwinienne, cultive depuis quatre ans un franc-parler qui ne laisse pas grand monde indifférent. S’il est pour l’instant le seul candidat à sa succession, d’autres personnalités se déclareront surement (voir encadré ci-dessous).

Chemin de croix. Le processus de désignation du successeur d’Antoine Petit, dont le poste sera vacant à partir du 25 janvier, ne sera pas qu’une simple formalité. Depuis 2020, la nomination de dirigeants d’EPST, entre autres, doit suivre toute un processus détaillé dans cette circulaire… mais pas transparent pour autant.

Formulaires. On y apprend notamment qu’« aucun engagement formel ne doit être pris par le ministère de tutelle en l’attente de la décision du ministre chargé du Budget qui dispose d’un délai de trois mois pour prendre sa décision à compter de la réception d’un dossier complet ». Comme souvent, c’est Bercy qui donnera le la.
RogueESR tente le coup

Vous avez aimé la candidature collective au Hcéres (relisez notre interview de son président Thierry Coulhon) lancée par ce collectif de chercheurs anonymes ? Vous allez aimer celle au CNRS. RogueESR incite cette fois les chercheurs qui le peuvent à adresser un dossier au ministère avant le 1er octobre sur la base d’un kit de candidature qui sera adressé aux éventuels impétrants d’ici le 20 septembre.
Categories
Actualité

ITER volera-t-il près du Soleil ?


Le rêve d’ITER deviendra-t-il réalité ?
Le réacteur thermonucléaire expérimental international (ou ITER en anglais), situé à Cadarache, structure à lui seul toute la recherche sur la fusion depuis plus de 20 ans. Non sans critiques.

Autour du berceau. Avant même sa naissance – qui remonte à fin 2006 – , le projet ITER a divisé et ce au sein même de la communauté scientifique. De grands noms de la physique comme Sébastien Balibar ont signé plusieurs tribunes contre ce projet. La raison principale ? Son budget énorme.

Débauche d’énergie. A budget énorme, machine énorme : une bouteille magnétique toroïdale appelée tokamak de 830 mètres cubes et pesant plus de 23 000 tonnes pour confiner du plasma, l’état de la matière obtenue dans ces conditions extrêmes, à 150 millions de degrés… Du jamais vu.

Nécessité physique. « Le plasma a une turbulence intrinsèque, notamment sur les bords, c’est pourquoi si on augmente la taille du tokamak, on améliore sa stabilité. D’où un projet monstrueux comme ITER, avec un coût monstrueux », explique Thiéry Pierre, physicien des plasmas au CNRS.

Pot commun. Son financement – 20 milliards d’euros pour la construction selon Bernard Bigot (ITER) mais bien plus au total selon ses détracteurs – est assuré par 35 pays, le plus souvent en fournissant des composants en nature, ainsi que par la commission Energie de l’Union européenne. Hors budget recherche, donc.

Fils prodigue. ITER a tout de même un fort impact sur la recherche académique française, dont il est issu. Le site de Cadarache dans les Bouches-du-Rhône sur lequel il est implanté est en effet un site du CEA qui abritait un laboratoire pionnier en la matière, l’Institut de recherche sur la fusion par confinement magnétique (IRFM).

Forces en présence. L’IRFM et ses 250 chercheurs constitue une grosse moitié de la fédération de recherche que dirige Yannick Marandet, en plus de pôles de recherche fondamentale, dont celui d’Aix-Marseille. A ITER, le groupe “recherche” comporte une trentaine de chercheurs seulement : « Ils poussent le lancement de programmes de recherche partout dans le monde », rapporte Greg De Temmerman (voir notre interview).

Masse critique. Une influence que constate également Thiéry Pierre : « la plupart des postes CNRS en plasmas chauds depuis dix ans sont pour des sujets liés à ITER ». Ce qu’il estime « catastrophique pour la discipline » car cela « réduit le champ des recherches à de la physique appliquée au cas très pointu des tokamak (…) alors qu’il y a d’autres applications en médecine ou pour la fabrication d’hydrogène.

Le tore tue-t-il ? ITER reste une motivation pour Yannick Marandet : « Depuis le début de la phase d’assemblage cette année, le projet ITER devient concret, c’est la perspective de participer à un grand projet de type CERN. » Cette comparaison revient d’ailleurs souvent, même si le projet est bien mieux accepté dans la communauté scientifique – parce que plus fondamental ?

Martingale. Et s’il fallait mettre encore plus d’argent ? Certains physiciens le pensent, comme Yannick Marandet : « Le projet ITER peut paraître très cher, oui, mais ce n’est pas un effort démesuré à l’échelle de la société si on le compare au programme Apollo ou aux Jeux olympiques… et les retombées sociétales peuvent être très importantes. » Et vous, paririez-vous dessus ?
ITER est-il si vert ? 

L’absence de source d’énergie fiable et sans impact sur le climat est un argument phare de la communication d’ITER ou des start-up du secteur. Mais la fusion nucléaire serait loin d’être parfaite, argumente le physicien à la retraite Daniel Jassby. Au menu : une consommation d’électricité importante uniquement pour la structure (cryostat, pompe à vide…), la production de tritium, pour l’instant issu de la fission, encore à résoudre. Mais aussi la problématique des déchets radioactifs — en moindre quantité que dans la fission, certes —, ainsi que les besoins en eau pour le refroidissement, sans compter le stockage de la gigantesque quantité de données nécessaire au projet ou les matériaux impactant l’environnement. Reste l’espoir que des solutions seront trouvées en cours de route.
Les pères de la fusion 

Hans Bethe  A la suite des travaux d’Eddington dans les années 1920, cet astrophysicien met en équation la réaction de fusion ayant lieu dans les étoiles, libérant ainsi de l’énergie. Cette découverte datant de 1939, et d’autres, lui vaudront le prix Nobel en 1967. 

Ernest Rutherford Père de la physique nucléaire, il est à l’origine des premières expériences de fusion entre 1932 et 1934 avec Mark Oliphant, dans son labo de l’université de Cambridge : deux atomes d’hydrogène fusionnent en un atome d’hélium. 

Lyman Spitzer La légende raconte que c’est après avoir lu une fake news provenant d’Argentine, selon laquelle des chercheurs auraient réussi à produire de l’énergie grâce à la fusion, que cet astrophysicien aurait proposé en 1958 une machine à fusion, le Stellerator. 

Andrei Sakharov Avec Igor Tamm, il est l’inventeur en 1949 du tokamak ou “bouteille à plasma”, à partir de l’idée d’Oleg Lavrentiev. Le secret ne sera partagé qu’en 1968, à fin de la Guerre froide. Aujourd’hui, c’est la technologie qui a bénéficié du plus d’investissement.
 
Categories
Interview

Greg De Temmerman : « Il faut régler la crise climatique, la fusion viendra peut-être après »

Physicien durant 18 ans dans la fusion nucléaire, dont six passés à ITER, Greg De Temmerman, qui est désormais à la tête de Zenon Research, livre son analyse du domaine.

Quels sont les défis techniques à relever pour produire de l’électricité via la fusion ?

Pour provoquer une réaction de fusion, il faut chauffer le combustible à des températures très élevées (environ 150 millions de degrés), ce qui nécessite de l’énergie. La première question est : peut-on générer plus d’énergie que celle investie ? En théorie oui mais pour l’instant aucune expérience ne l’a démontré. Le tokamak JET – et plus récemment le National Ignition Facilitya permis la production de 70% de l’énergie injectée. Avec ITER, le choix a été fait de concentrer les efforts sur une installation plus grande et donc de passer d’un facteur 0,7 à 10 sans étape intermédiaire. Beaucoup de difficultés techniques sont à surmonter : l’instabilité du plasma, son maintien sur de très longues durées, le développement des matériaux assez résistants, des moyens de produire du tritium mais aussi l’extraction d’un flux de chaleur énorme, etc.

Ces promesses sont-elles nouvelles ?

Sur-promettre est un des travers de la fusion depuis ses débuts, dès la fin de la seconde Guerre mondiale. Les scientifiques ont été dupés par la rapidité avec laquelle la fission a pu être utilisée [c’est le principe des centrales nucléaires actuelles, NDLR]. Pour la fusion, il y a eu plusieurs phases d’espoir puis de déception. Comme dans les années 1970, on parle à nouveau de fusion dans les médias et on observe aujourd’hui une hype autour de projets privés ambitieux.

Ces initiatives privées sont-elles crédibles face à des projets comme ITER ?

Parmi la trentaine de projets dans le monde qu’on dénombrait fin 2020, certains sont basés sur une physique proche de celle d’ITER et des technologies novatrices, au sujet des supraconducteurs par exemple – notamment Commonwealth Fusion System, une spin-off du MIT [qui vient d’annoncer des records de champ magnétique permettant une machine plus compacte et à des températures moins basses, NDLR]. D’autres projets sont basés sur des concepts beaucoup moins connus et étudiés. Mais si la plupart des projets promettent des réacteurs connectés au réseau électrique d’ici 10 ou 15 ans, ils n’ont pas encore réglé les questions du tritium ou des matériaux. Leur communication est pour autant très optimiste et en décalage avec le monde académique. Avec ITER, la physique est connue et la prise de risque est beaucoup moins grande.

La fusion nous aidera-t-elle dans la transition énergétique ?

Non, il faut aller vite pour régler la crise climatique, la fusion viendra après – si elle vient. ITER est fait pour montrer sa faisabilité : si les résultats ne sont pas à la hauteur, au vu des sommes engagées et des délais, la fusion pourrait connaître un coup d’arrêt. La question est donc plutôt : y aura-t-il de la place pour elle dans 50 ans ? Quel sera le besoin pour une énergie nécessitant de grosses structures comme ITER si nous sommes passés à un modèle basé sur des énergies renouvelables ? Ce sera un choix sociétal mais je pense qu’il est bon d’avoir cette option et donc de continuer à la développer.
Categories
Actualité

Les chercheurs peuvent-ils tout dire ?

Libres de s’exprimer, les chercheurs ne doivent pas oublier la responsabilité qui accompagne leur autorité naturelle. L’affaire Mucchielli rappelle ce dilemme.

Vieux comme le monde. Des chercheurs qui dérapent, ça ne date pas d’hier. « La question est ancienne », confie Jean-Gabriel Ganascia, président du Comets, le comité d’éthique du CNRS. « Nous avons vu des cas de figures similaires avec Claude Allègre qui s’exprimait sur le changement climatique alors que ce n’était pas son domaine, ou bien Luc Montagnier sur la mémoire de l’eau. »

En vitrine. Mais au delà des questions de compétence et de légitimité, le problème que pose le cas de Laurent Mucchielli au CNRS est que ses travaux n’ont pas été soumis à la communauté : « C’est problématique de voir sur le site internet du laboratoire LAMES des articles présentés comme scientifiques alors qu’ils ne le sont pas. »

Pas d’exception. Pour l’informaticien Jean-Gabriel Ganascia, il y a clairement un manquement aux règles déontologiques : « Il faut distinguer l’avis du scientifique, justifié par des procédures propres à chaque discipline, de ses opinions personnelles. Et le problème n’a rien à voir avec la sociologie, qui n’échappe pas aux règles de relecture par les pairs. »

Hydroxychloroquine. L’an dernier, Laurent Mucchielli s’était pourtant prêté au jeu de la relecture pour un papier traitant de la collusion entre autorités sanitaires et industrie pharmaceutique, confortant les déclarations de Didier Raoult. Des sociologues réunis autour de Jérémy Ward, spécialiste des controverses vaccinales, avaient décidé de critiquer sur le fond l’article en rappelant le rôle des SHS.

Réflexivité. « Aujourd’hui, il n’y a plus de discussion scientifique possible car Laurent Mucchielli est sorti du cadre académique », déplore un des auteurs, Arnaud Saint-Martin. « Il est important de distinguer la posture de recherche de celle de l’investigation quasi journalistique et d’avoir l’honnêteté de situer son point de vue », affirme le sociologue.

Liberté avant tout. Mais pas de sanction en vue pour Laurent Mucchielli : « Le CNRS veut préserver la liberté d’expression des chercheurs et ne souhaite pas faire la police », explique Jean-Gabriel Ganascia. Le Comets prépare cependant un avis sur la communication scientifique en temps de crise sanitaire… et les devoirs des chercheurs à cet égard.

Chapeau ou béret. Avec toujours cette idée de séparer explicitement les casquettes, confirme le président du Comets : « Les chercheurs ont la liberté d’argumenter, en tant que chercheur, au sein de la communauté scientifique. Ils ont également la liberté d’exprimer leurs opinions dans le débat public mais en tant que simple citoyen, en précisant qu’ils s’expriment à titre personnel. » 

Diversion  L’affaire a pris également un tour politique : les polémiques sur l’islamo-gauchisme sont encore présentes dans les esprits. « La sociologie est constamment contestée et cette affaire n’aide pas. Il y a un désir de contrôle de la parole face à un agenda politique, ainsi qu’une mauvaise foi de la part de ceux qui dénoncent la cancel culture », analyse Arnaud Saint-Martin. « Et pendant ce temps, les bonnes enquêtes – c’est-à-dire l’écrasante majorité des productions – sont oblitérées. »
Chronologie de l’affaire Mucchielli 

Début août  Mediapart supprime un article du blog de Laurent Mucchielli hébergé sur sa plate-forme portant sur la mortalité des vaccins contre la Covid. Le sociologue, chercheur au CNRS, crie à la censure.

Mi-août  L’histoire s’envenime sur les réseaux sociaux ainsi qu’à l’intérieur de la communauté scientifique, via les médias. Huit sociologues – dont les fameux Gérald Bronner ou Nathalie Heinich – dénoncent dans le Monde une manipulation des données et un positionnement idéologique. 

Fin août 
L’affaire prenant de l’ampleur, le CNRS, qui avait seulement pris ses distances sur Twitter, finit par réagir officiellement mais sans citer le sociologue. Il « déplore les prises de position publiques de certains scientifiques, souvent plus soucieux d’une éphémère gloire médiatique que de vérité scientifique, sur des sujets éloignés de leurs champs de compétences professionnelles, comme par exemple sur la vaccination contre la Covid. »
Categories
Interview

Laurent Mucchielli : « Par définition, on s’éloigne ici du travail académique »

Directeur de recherche au CNRS, le sociologue Laurent Mucchielli, au cœur d’une polémique impliquant ses prises de position, a accepté de répondre à nos questions par écrit.

Pourquoi intervenir en tant que sociologue sur les questions liées à la Covid-19 ?

C’est la question posée par les influenceurs type « No fake med » qui sont très dérangés par mes propos critiques sur l’industrie pharmaceutique. Pour essayer de me faire taire, ils ont harcelé mon institution (le CNRS) par le biais de Twitter et ont réussi à alerter la direction générale. L’idée selon laquelle je serais « sorti de mon domaine » ne tient pourtant pas la route. Comme indiqué en toutes lettres sur le site Internet de mon laboratoire, je travaille sur « la gestion politico-sanitaire de la crise du Covid », ce qui constitue un objet de sciences sociales parfaitement légitime.

Votre série d’articles de blog est-il un travail académique de sociologie ?

Je mène une enquête « à chaud » et qui se situe dans une controverse puisque j’ai critiqué la gestion de la crise par le pouvoir politique dès le mois de mars 2020, en soutenant en retour la stratégie dépister-isoler-soigner de l’IHU de Marseille, ce qui déplaît donc à la fois au gouvernement et aux influenceurs de Big Pharma. Par définition, on s’éloigne ici du « travail académique ». Il s’agit plutôt de ce qu’Edgar Morin appelle une sociologie du présent, que je pratique notamment avec les outils de la sociologie critique de Pierre Bourdieu. Et ce n’est pas la première fois, je l’avais déjà fait avec les émeutes de 2005 par exemple. Et avec un travail d’équipe, comme aujourd’hui. Sur mon blog de Mediapart, j’ai ainsi publié ou interviewé 35 collègues universitaires et médecins.

Faut-il prendre plus de précaution lorsqu’on parle d’un sujet sensible tel que la vaccination ?

J’ai l’habitude de travailler sur la criminalité voire le terrorisme, sujets également très sensibles du fait de leur politisation et de leur médiatisation. Je dis toujours ce que je crois être juste, et il se trouve que cela contredit souvent les discours des ministres de l’Intérieur ou des syndicats de police. Mais auparavant tout le monde trouvait normal, et même souhaitable, qu’un chercheur puisse contredire le discours sécuritaire. Pourquoi est-ce que là, tout d’un coup, ce serait interdit ?

Lorsqu’on est chercheur, est-il souhaitable d’exprimer ses opinions publiquement ?

Le fait même de se poser cette question est pour moi un signe de la régression démocratique que nous vivons. Il faut connaître le droit. L’indépendance et la liberté d’expression des universitaires sont protégées par la loi du 26 janvier 1984, confortée par la décision n°83-165 du Conseil Constitutionnel. En outre, dans sa « Recommandation concernant la science et les chercheurs scientifiques », en novembre 2017, l’UNESCO a rappelé que cette liberté d’expression « se trouve au cœur même du processus scientifique et constitue la garantie la plus solide de l’exactitude et de l’objectivité des résultats scientifiques ». La science, c’est le débat contradictoire. La pensée unique, c’est toujours de l’idéologie.