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Les Républicains et la recherche


Où il sera question d’atome et d’agriculture
On a fait un tour dans le programme recherche du parti de droite.

Transversal. C’est à coup de consultations et de réunions que s’est constitué le programme des Républicains, mis en ligne à la fin de l’été, dans une dizaine de cahiers. Les mesures concernant la recherche, qui ne sont traditionnellement pas un cheval de bataille de la droite, y sont égrenées en fonction des thématiques : agriculture, souveraineté, santé, énergie…

A six mains. Ce programme a été supervisé par un trio de parlementaires spécialistes des questions du sup’ et de la recherche : un député, Patrick Hetzel, et deux sénateurs, Stéphane Piednoir et Laure Darcos. Tous trois ont par ailleurs été impliqués dans les débats autour de la Loi de programmation de la recherche (LPR). La continuité est donc de mise sur de très nombreux sujets (financement, RH…) sur lesquels nous ne reviendrons pas.

Suite dans les idées. Tous trois affichent ainsi des objectifs en droite ligne de la LPR. Ainsi, la sénatrice Laure Darcos affiche son volontarisme :« La recherche est un sujet majeur : on n’a pas d’économies de bout de ficelle à faire. Jusqu’à présent on a mégoté ».

Best-of. Voici un florilège de quelques mesures tirées du programme des Républicains, d’envergure diverses :
L’Inrae doit se reconcentrer sur l’agronomie. Les Républicains ne font pas mystère du fait que l’institut devrait laisser les sciences sociales à d’autres (voir interview) ;
Sanctuarisation du Crédit impôt recherche (avec une facilitation pour les PME). Patrick Hetzel évoque des effets d’aubaine à régler « dans la banque et les assurances » et Laure Darcos un « plafonnement éventuel pour les grandes entreprises ».
– Côté énergie, oui au nucléaire avec la construction de réacteurs EPR, un plan hydrogène de 11 milliards d’euros d’ici 2040 et un coup d’arrêt des financements à l’éolien ou au solaire.
Remplacer le principe de précaution par un « principe d’innovation responsable », une approche un brin scientiste de la recherche (commentaire personnel). 

Course à l’échalotte. En attendant le congrès du 04 décembre, les cinq candidats n’ont eu que des prises de position éparses sur le sujet de la recherche même si Philippe Juvin a pu fustiger l’inculture scientifique des élites politiques (et veut renforcer la recherche en santé) ou Xavier Bertrand jurer qu’il ne toucherait pas au Crédit impôt recherche. Nous n’avons, par ailleurs, pas retrouvé de position claire de Valérie Pécresse sur la recherche et le sup’, même si on l’imagine mal revenir sur une autonomie des universités qu’elle a impulsée.
Et les libertés académiques ?

Dans les quatre débats qui ont réuni les candidats LR à l’investiture, le « wokisme » a succédé à l’islamogauchisme. On se rappelle que Frédérique Vidal avait dénoncé l’islamogauchisme qui « gangrénait l’université » (encore récemment sur France info). Et, si l’enquête promise par la ministre semble ne jamais devoir voir le jour, cette question touchant directement les recherches en sciences sociales n’a pas reparu pour le moment. Liberté académique toujours, rappelons que Laure Darcos a porté cet amendement à la loi Recherche qui avait fait grand bruit, beaucoup y voyant une menace directe pour les libertés académiques. Pourtant sans intention de nuire, d’après l’intéressée et ceux qui la connaissent. L’article a été finalement rédigé comme suit, ce qui selon le juriste Olivier Beaud, « ne veut strictement rien dire ». Le sujet ne constitue pas aujourd’hui un axe de campagne fort pour LR.

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Les enquêteurs de l’ombre

Mais qui sont les référents à l’intégrité scientifique ? Petit tour d’horizon français.

Avant-garde. Les référents à l’intégrité scientifique (RIS pour les intimes) sont apparus depuis la circulaire Mandon de 2017 et ce vadémécum qui en fixe ses contours, même si certains postes équivalent existaient auparavant. Ils sont aujourd’hui 170 en France, rien n’obligeant pour le moment un établissement à en posséder un. 

A mon signal. Les situations sont disparates. A l’université de Rennes 2, Alexandre Serres, RIS de son état, a reçu quinze signalements en quatre ans. Le CNRS dispose quant à lui d’une équipe de cinq personnes avec à sa tête Rémy Mosseri (lire l’interview) pour gérer les quelques 125 signalements déposés en trois ans.

Méthode maison. Une hétérogénéité qui se retrouvent également dans les pratiques, qu’essaie de pallier le Réseau national des référents à l’intégrité scientifique à grand renfort de documentation et de séminaires. Alexandre Serres témoigne :« Lorsque j’ai pris mes fonctions en 2018, c’était le flou total sur les procédures de traitement des dossiers ».

Protéger et sévir. « Notre rôle n’est pas celui de médiateur mais d’établir la réalité des faits et de les expertiser en termes d’intégrité scientifique », affirme Alexandre Serres. Revient ensuite au chef d’établissement la décision d’éventuelles sanctions.« Il y a eu beaucoup d’impunité sur le plagiat en France, nous avons le devoir d’être plus ferme ».

Confortez-les. D’après une étude menée par l’IRAFPA sur les RIS en France, ces derniers manquent de confiance en eux, en partie à cause du manque de soutien et de moyens, notamment sur l’accès à l’information et au dialogue avec les chercheurs. Le turnover est assez grand dans ce genre de fonction.

Dark side of the… Certains référents vivent une véritable crise existentielle une fois confrontés à la face noire du métier de chercheurs que beaucoup ne voient (ou ne veulent pas voir). L’IRAFPA pointe également l’absence de formation et même de critères précis de recrutement des référents par les établissements.

Incorruptible. Une bonne connaissance de l’établissement et des disciplines couvertes est importante pour Alexandre Serres, « mais il faut surtout être impartial et avoir de la distance par rapport aux enjeux internes : on ne peut pas être directeur de labo par exemple. L’éméritat permet tout cela en même temps ». De fait, un tiers des RIS est émérite. 

Et la transparence, dans tout ça ?  Les référents défendent la plus stricte confidentialité durant l’enquête qui leur permet d’éviter les pressions mais plaident pour une procédure transparente : « Tous les chercheurs doivent voir comment nous travaillons ». C’est d’ailleurs un des points du décret à paraître prochainement (voir encadré ci-dessous).
Un décret qui se fait attendre

C’est un peu passé inaperçu mais l’article 16 de la loi recherche (votée il y a un an déjà) appelait à l’écriture d’un décret sur l’intégrité scientifique. Si sa parution est toujours attendue, un projet de décret prévoit :

– Une reconnaissance officielle  des référents à l’intégrité scientifique, enfin inscrits dans la loi, et l’obligation pour tous les établissements d’en posséder un, 

Une détection des manquements “favorisée”  par les établissements (et non systématique) – ouf, les RIS ne devront pas passer leurs journées à scruter Pubpeer,

– Un délai « raisonnable » d’enquête  qui reste flou et, selon les référents intégrité eux-mêmes, est aujourd’hui difficile à contracter (voir l’interview de Rémy Mosseri), 

Une possibilité de déport en cas de conflit d‘intérêts si des chercheurs du même laboratoire que le référent intégrité ou carrément la gouvernance de l’établissement sont impliqués. Soumis au vote du Cneser le 12 octobre, le décret encore en suspens a été rejeté par les syndicats car il ne répondait pas à leurs attentes : protection insuffisantes des lanceurs d’alerte mais aussi des accusés selon la CFDT, voire crainte de restriction des libertés académiques pour FO – dégât collatéral du faux débat sur l’islamogauchisme. Malgré ces critiques, tout porte à croire que le texte restera en l’état. 
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Nominer n’est pas jouer

Antoine Petit ne débattra finalement pas avec ses concurrents à la présidence du CNRS.

C’était il y a deux semaines : le collectif RogueESR affichait sa volonté d’organiser un débat entre les candidats à la présidence du CNRS. Du moins entre ceux qui ont rendu leur candidature publique, à savoir Antoine Petit et Olivier Coutard, les deux restants après sélection parmi au moins dix postulants pour passer devant la commission présidée par Claire Giry, l’actuelle Directrice générale pour la recherche et l’innovation au ministère.

Programmatique. Antoine Petit avait déclaré ses intentions dès début septembre via une lettre adressée à tous les employés du CNRS. Olivier Coutard a, pour sa part, exposé son programme notamment dans une interview à TheMetaNews. Ce dernier était prêt à participer au débat de RogueESR modéré par un journaliste et une chercheuse sans lien avec les candidats. Antoine Petit a quant à lui refusé.

Coup de sifflet. On imaginait pourtant bien l’adepte du ballon ovale entrer sur le terrain pour signer quelques punchlines mais avait-il vraiment le choix ? Pour le collectif RogueESR, il s’agit d’un signe de défiance très fort : « Une preuve de plus que cette nomination se fait dans l’opacité et contre la communauté ».

Eminence grise. Et s’il existait un troisième compétiteur, encore inconnu et soutenu par l’Elysée, qui prendrait la place d’Antoine Petit en janvier prochain ? A l’heure actuelle, la liste des candidats est encore tenue secrète par le ministère, le mystère reste donc entier… 

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Les bon comptes du doctorat

Qui, combien, quand ? La revalorisation des doctorants doit être entérinée.

Si vous raté le début. 2 300 euros bruts pour les nouveaux contrats doctoraux à compter de 2023, 2025 ou 2027 ? Le calendrier de cette mesure de la Loi de programmation de la recherche interroge encore.

Calendriers. La communication ministérielle autour de la revalorisation des contrats doctoraux trouble encore les syndicats qui s’en sont récemment émus dans un texte commun. Ecartons la date de 2027 pourtant évoquée à la Journée nationale du doctorat par la ministre, certainement un lapsus, ainsi que la date de 2025 entretemps corrigée sur le site du ministère. Reste donc 2023, la promesse initiale.

Elections. Rappelons que l’arrêté récemment paru ne prévoit que deux paliers de revalorisation, uniquement pour les nouveaux contrats. Et en n’évoquant pas le palier final de 2 300 euros en 2023, soit +30% par rapport à la situation actuelle, il repousse l’essentiel de l’effort budgétaire après la loi de finances 2022 et… l’après présidentielle. La suite au prochain épisode.

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Des thèses passées au contrôle qualité

Evaluer les doctorants à mi-parcours, renforcer les comités de suivi ou la sélection à l’entrée… Les solutions ne manquent pas.

Excellence en péril. Donne-t-on parfois le doctorat à des étudiants qui n’ont pas le niveau ? Cette question entêtante était en toile de fond de la table ronde qui s’est tenue la semaine passée lors de la Journée nationale du doctorat. Mais une fois la question posée, difficile de trouver LA solution. 

De nouveaux textes encadrant le doctorat pour septembre 2022

Quelles mesures ? L’objectif affiché du ministère, représenté par Sébastien Chevalier, professeur en sciences des matériaux, est simple : faire évoluer les règles encadrant le doctorat datant de 2016 en proposant un texte au printemps 2022, qui serait applicable dès la rentrée suivante.

Oral préventif. L’idée d’une pré-soutenance à huis clos est avancée par Fabienne Blaise, rectrice déléguée à la région Grand Est. Cette pré-soutenance, qui existe en Suisse — par exemple à l’université de Lausanne — ou en Belgique, permettrait d’évaluer de manière plus approfondie les candidats par rapport à la soutenance actuelle, se déroulant devant famille et amis.

Doit-on « réorienter » le doctorant après deux ans et demi de thèse ?

Complaisants. Sébastien Chevalier est également en faveur d’un passage devant le jury vers la fin de la thèse et avant la soutenance « pour que puisse se tenir une discussion scientifique ». Il a d’ailleurs avoué lui-même avoir participé à deux jurys (sur une cinquantaine dans sa carrière), où le candidat n’était pas très bon… mais a pourtant obtenu son doctorat.

Bon et mauvais grains. De fait, ce type de pré-soutenance existe déjà dans quelques universités françaises, avec des objectifs affichés plus ou moins bienveillants. Si Panthéon-Sorbonne assure vouloir encourager le doctorant à terminer sa thèse dans les meilleures conditions, un des objets de la pré-soutenance à Paris Dauphine est de dissuader un doctorant qui n’aurait pas le niveau de continuer sa thèse.

Une question de tempo. Ces pré-soutenances seraient mises sur pied en fin de thèse, au plus tard trois ou six mois avant la soutenance. La question est la suivante : est-il envisageable de réorienter le doctorant si tard ? Sébastien Chevalier se veut rassurant : « On ne va pas arrêter une thèse après 18 mois ou plus ». Il prône donc un renforcement des comités de suivi.

Dès l’entrée. L’idée ne fait néanmoins pas l’unanimité. Sacha Kallenbach, autrice du récent rapport de l’IGESR sur le doctorat s’oppose elle à une soutenance en deux étapes et défend plutôt une procédure de recrutement basée sur l’autoévaluation, en plus de l’évaluation du futur directeur de thèse : si l’étudiant n’a pas les aptitudes, il serait amené à le comprendre dès le départ. L’encadrant a souvent sa part de responsabilité lorsque la qualité de la thèse n’est pas au rendez-vous

La méthode avant tout. Enfin, comment assurer la qualité des thèses avec ce carcan des trois ans du contrat doctoral qui ne convient pas dans tous les cas, notamment en SHS ? Pour Sacha Kallenbach, le volume de la production scientifique ne devrait pas être un critère d’obtention du doctorat : l’évaluation des compétences devrait primer.

Et les encadrants ? La Confédération des jeunes chercheurs a rappelé durant cette journée que l’encadrant a souvent sa part de responsabilité en cas de souci. Une formation des futurs directeurs de thèse au moment de l’HDR est dans les tuyaux du ministère. Mais pour Fabienne Blaise, cette formation devrait être proposée à tous, avant ou après l’HDR, et de manière continue pendant toute la carrière du chercheur. 
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Fin de partie pour la croissance ?


La route sans fin
La croissance économique peut-elle être continue ? Depuis les débuts de la discipline, la question a divisé et n’est toujours pas résolue.

Péché originel. En pleine révolution industrielle, le désaccord régnait déjà entre les économistes de l’école classique. Si la plupart pensaient que l’économie devait converger vers un état stationnaire, notamment John Stuart Mill, d’autres, comme Jean-Baptiste Say, suggéraient l’idée tentante de croissance infinie basées sur des ressources “gratuites”, donc illimitées.

Keynésianisme. Les économistes sont appelés en renfort durant la crise des années 1930. C’est là que naît le concept moderne de produit intérieur brut (PIB), nouvelle mesure de la croissance. Mais ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale qu’elle s’impose dans les politiques publiques pour stabiliser une économie “sur le fil du rasoir”.

Flower Power. L’idée que croissance et progrès sont intimement liés se renforce durant les Trente Glorieuses. Dans les années 1970, une critique écologiste apparaît avec la prise de conscience des conséquences désastreuses de la croissance, mais ne prend pas parmi les économistes, du moins dans le courant majoritaire, l’école néoclassique.

Newton vs Clausius. Une poignée d’économistes regarde tout de même du côté des sciences physiques : si les modèles de croissance néoclassique se basent sur la réversibilité des processus, découlant de la mécanique de Newton, de nouvelles voix introduisent la notion d’irréversibilité, provenant elle de la thermodynamique et du concept d’entropie. En d’autres termes, on brûle du pétrole, mais on ne peut pas le “débrûler”.

Retour en grâce. Après avoir été délaissée, la recherche sur la croissance redevient active à l’aube de la crise de 2007. Les études se focalisent aujourd’hui sur les liens entre la croissance et certains paramètres comme la démographie. En parallèle des simulations, les économistes sont de plus en plus incités à confronter leurs modèles aux données, s’appuyant sur des expériences grandeur nature de politiques économiques, méthodes développées par le dernier prix Nobel en date.

Controverse scientifique. Génératrice d’emploi pour certains économistes, cette “agitation économique” qu’est la croissance ne représente rien pour d’autres – les hétérodoxes. La croissance ne dit en effet rien du bien-être humain ou de la santé des écosystèmes. C’est pourquoi le besoin d’interdisciplinarité avec la sociologie, l’histoire, la physique ou la biologie est aujourd’hui revendiqué.
Les dogmes de l’innovation  

Cela ne vous aura pas échappé, l’innovation – qui annule et remplace le terme de progrès technique – est promue par les politiques, notamment auprès de vous chercheurs. Pourquoi cette obsession ? Selon la chercheuse en économie de l’innovation Marie Coris, c’est « parce qu’il semble acquis que l’innovation porte la dynamique du capitalisme » notamment depuis les travaux de Joseph Schumpeter. Ses enseignements « sont toujours éclairants pour comprendre les cycles et les crises économiques, pas forcément pour orienter les politiques », explique-t-elle. Pour le biochimiste Hervé Philippe, c’est plus largement l’acceptation d’une croissance infinie de savoir qui est à l’origine de notre modèle de société basé sur une croissance économique sans limite.
Croissance ou non ? Les grands noms 

Simon Kuznets  Inventeur du concept moderne de produit intérieur brut (PIB) à la demande du Congrès américain dans les années 1930. Retravaillé par John Keynes, il a pour objectif de mesurer les effets de la Grande Dépression sur l’économie.

 Robert Solow Prix Nobel en 1987 pour son modèle néoclassique de croissance économique où est mis en avant le rôle du progrès technique. Développé en 1956, le modèle de Solow restera dominant jusque dans les années 1990. 

Nicholas Georgescu-Roegen Mathématicien et économiste, il veut replacer l’économie sous l’égide des lois physiques et biologiques. Considéré comme le père de l’économie écologiste dans les années 1970, même s’il n’a jamais parlé de décroissance. 

Donella Meadows Co-autrice du rapport Meadows pour le club de Rome en 1970, c’est la première à pointer du doigt les conséquences désastreuses de la croissance économique pour l’environnement et à recommander une stabilisation de l’économie.
 
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Trop grave pour rester neutres ?

Chercheurs en sciences du climat, ils se sont longtemps astreints à une stricte neutralité. Ils questionnent aujourd’hui ce positionnement.

Science first. La stricte neutralité, c’est la posture à laquelle les chercheurs en sciences du climat s’astreignent traditionnellement lorsqu’ils communiquent vers le grand public. Il s’agit de transmettre les connaissances dans son domaine d’expertise, de réfuter les fake news, de présenter en toute transparence les incertitudes et les limites de nos recherches. Si diffuser les connaissances sur le changement climatique, comme le font par exemple le train du climat ou l’OCE, peut déjà être considéré comme une forme d’engagement, le discours reste factuel. C’est la crédibilité, la confiance entre chercheurs et citoyens qui est en jeu.

Légitime ou pas ? La dimension multidisciplinaire des sciences du climat est une difficulté. Celles-ci font intervenir des domaines très variés de la physique, de la chimie, de la biologie… Parler du changement climatique nécessite donc de sortir de son domaine d’expertise. Quelle légitimité a-t-on alors ? « Une grande force de notre discipline est l’existence du GIEC », explique Jean-Louis Dufresne, chercheur au LMD : « C’est une base pour diffuser des connaissances larges, issues d’un consensus scientifique, avec un discours argumenté et construit. ». “Science first”, c’est d’ailleurs aussi la posture du GIEC. Mais face à l’urgence climatique, cette posture est-elle encore tenable?

Un problème trop grave. Un élément déclencheur est souvent à l’origine de ce questionnement et d’un éventuel changement de posture, comme la tribune prônant la désobéissance civile face à l’inaction climatique, la lecture du livre « Why do we disagree on climate change », ou la parution du 6e rapport du GIEC. Derrière les progrès sur la quantification et la compréhension physique du changement climatique, l’essentiel est bien connu. Tout comme la Terre est ronde, le climat se réchauffe, c’est maintenant acquis. Faut-il continuer à le rappeler ou agir? « Le problème est trop grave pour se contenter de faire de la diffusion des sciences », affirme François Dulac, chercheur au LSCE.

Des solutions… Le déclencheur peut aussi tout simplement être les réactions du public quand on leur expose les résultats du GIEC : « C’est trop déprimant, les gens veulent savoir ce qu’il est encore possible de faire », dit François Dulac. Les questions du grand public dévient très rapidement vers les solutions. La posture de neutralité apparaît alors illusoire. “Même si le GIEC se veut policy-relevant  et non policy-prescriptive, quand il présente des scénarios insoutenables pour les écosystèmes et les communautés, c’est implicitement prescriptif », remarque Agnès Ducharne, chercheuse au METIS.

Mais lesquelles ? « Tout le monde est d’accord pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, le problème c’est comment », dit Jean-Louis Dufresne. Ce problème dépasse alors le cadre scientifique. Il fait intervenir des considérations économiques et sociales. La dimension systémique du problème ne peut pas être ignorée : le changement climatique est un problème parmi d’autres, comme la réduction de la biodiversité, la pollution, les inégalités sociales. « Le changement climatique est une opportunité pour réfléchir au projet de société », dit Eric Guilyardi, chercheur au LOCEAN. Et là, les chercheurs sur le climat n’ont pas toute l’expertise. Pire, la réponse n’est pas que scientifique : elle dépend de nos valeurs personnelles. Produire des solutions nécessite une co-construction entre experts de domaines variés et acteurs de la société, comme par exemple dans le projet Acclimaterra.« On ne peut plus faire l’économie de cette réflexion collective »

Alors, quelle posture ? Proposer des solutions, certains chercheurs se l’interdisent, pointant des questions de légitimité, de pertinence ou de crédibilité. D’autres se l’autorisent, à condition de préciser qu’ils parlent en tant que citoyen, pour éviter d’abuser de leur position de scientifique. Certains s’impliquent dans des initiatives militantes, comme le collectif Labos1point5. Mais clarifier son positionnement est une nécessité sur laquelle tout le monde s’accorde : « qui est-on, d’où vient-on, quelles sont nos motivations? », précise Eric Guilyardi. Comment choisir sa posture ? Ce dernier pointe la nécessité pour les chercheurs d’acquérir une culture sur les liens sciences-société : « On ne peut plus faire l’économie de cette réflexion collective ».

Camille Risi 
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Des jeunes responsables


Responsables, mais pas coupables
La crise de la Covid a mis la science en première ligne : avec des effets bénéfiques sur de nombreux jeunes chercheurs. Et Didier Raoult n’y est pas pour rien.

Révélation. La prise de conscience d’une responsabilité sociétale ressort de la première série d’entretiens du projet Harbingers 2 – le premier du nom s’intéressait entre autres aux rapports qu’entretiennent les millenials avec les plateformes numériques et leur métriques.

Chérifa Boukacem-Zeghmouri, professeure en sciences de l’information et de la communication, témoigne de son étonnement : « Nous ne l’avions pas anticipé : parmi les vingt jeunes chercheurs français interrogés, presque tous pointent le rôle et la responsabilité des chercheurs dans la diffusion des connaissances scientifiques vers les citoyens. Certains souhaitent changer de carrière. »

Sur le terrain. Olivier Belli, doctorant en génétique, s’était justement lancé dans la vulgarisation scientifique dès le début de la Covid – il nous présentait ses motivations en mars 2020. Recontacté, il confirme cette prise de conscience : « J’ai toujours eu un intérêt pour la communication scientifique mais c’est aujourd’hui plus normalisé sur les réseaux sociaux et plus encouragé par les institutions. »

Sauver la démocratie. Pour Chérifa Boukacem-Zeghmouri, il y a dans ce nouvel engouement un “effet Raoult” mais pas que : « Les jeunes chercheurs ont vu des non-experts s’exprimer sur des plateaux télé et dire choses infondées ; Donald Trump est cité, par exemple. Ils se sont également rendus compte à quel point les citoyens ignorent comment se fait la recherche aujourd’hui. »

Entrer dans l’arène. Mais l’enjeu n’est pas que dans la communication scientifique à la “C’est pas sorcier”, centrée uniquement sur la curiosité et la découverte, affirme Olivier Belli : 
« Pour gagner en crédibilité, les scientifiques devraient sortir de leur illusoire posture de neutralité politique et s’engager sur des sujets tels que le confinement ou le passe sanitaire, au lieu de laisser le champ aux critiques conspirationnistes. »

Chronophage. Pour ces jeunes scientifiques en quête de public, être actif sur les réseaux sociaux, tenir un blog, une chaîne Youtube ou Twitch semble tout naturel. Les barrières restent le manque de formation — auquel les ateliers de ComSciCon peuvent par exemple y remédier — et de temps : il faut assurer une régularité presque quotidienne pour être suivi.

Une passade ?  Est-ce une réaction épidermique qui passera avec la crise ? Chérifa Boukacem-Zeghmouri s’interroge : « Nous allons voir si la tendance se confirme dans les deux prochaines séries d’entretien à venir d’ici mi-2023. » On reste branché ! 
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La dure vie des directeurs de thèse

Deux professeurs en droit appellent à une obligation de résultat pour les doctorants, avec en toile de fond la responsabilité et l’évaluation des encadrants.

A la plage. Les doctorants se la coulent-ils douce ? Certains d’entre eux oui, affirment deux chercheurs en droit dans une « pétition de principe » publiée dans une revue du domaine (le texte est accessible ici). Le problème serait selon eux l’absence d’obligation de résultats pour les doctorants, qui peuvent donc abandonner leur thèse après avoir profité d’un financement durant trois ans.

Données bancales. Les auteurs – qui ont poliment décliné nos demandes d’interview pour « ne pas rajouter une nouvelle occasion de déchainement médiatique » – se basent sur des « retours d’expérience concordants » pour développer leur argumentaire. Les statistiques d’abandon ne sont, en effet, pas facilement disponibles mais Sylvie Pommier, présidente du RNCD, s’en défend dans Newstank : « Dans les domaines où il relève de la norme de financer les doctorants, les abandons relèvent de l’exception. »

Des sous. Rembourser son salaire — 100 000 euros environ — si l’on ne soutient pas sa thèse ? C’est une des suggestions de cet article sobrement intitulé « La bourse et la (belle) vie ». Sylvie Pommier pointe le danger sur l’intégrité scientifique si cette disposition venait à être mise en place. 

Notre analyse  Si les deux professeurs de droit privé s’insurgent contre un report de responsabilité et un renforcement du contrôle sur les directeurs de thèse, c’est que cette question devient prégnante, à l’heure où l’évaluation des chercheurs basée sur la qualité de leur encadrement prend de l’ampleur.

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Les manœuvres de Pékin décryptées


Théâtre d’ombres
Deux rapports démontrent l’entrisme de la Chine — et d’autres — dans la recherche française. Explications.

Ricochets. Deux rapports viennent à quelques jours d’intervalle dresser le portrait (chinois ?) des ingérences étrangères dans la recherche française. Le premier baptisé « Les opérations d’influence chinoise » a été produit par deux chercheurs de l’Irsem, le second porte sur les ingérences étatiques extra européennes et a été produit par une commission sénatoriale (voir l’interview).

Coup sur coup. Loin de son traditionnel mutisme, la Chine n’a pas manqué de réagir au premier par la voix très peu modérée de son ambassade. Un changement de ton qui signe la montée d’un nationalisme très actif… et qui se fait sentir jusque dans les labos français. Pour cela, la Chine attaquerait, selon l’Irsem là où le bât blesse en France :« Le manque de reconnaissance et de moyens dans les laboratoires a rapidement été identifié par Pékin comme un talon d’Achille »

Coup sur coup. Le rapport cite ainsi le chercheur Antoine Bondaz — qualifié de « petite frappe » par l’ambassadeur de Chine, rappelez-vous —pour qui la Chine est « un paradis : des labos flambant neufs, des moyens financiers importants et des équipes de soutien à la recherche pléthorique ». Ce qui explique l’entrisme chinois dans certains établissements moins bien dotés, comme Poitiers, Angers, Arras ou Pau. Comme le résume le sénateur Pierre Ouzoulias :« Si l’on veut éviter que les chercheurs se financent par des sociétés écrans chinoises, il faut leur donner plus de moyens (…) notre système public nous protège encore »

Les chemins mènent à Pekin. La France est une cible importante pour le Parti communiste chinois. Le rapport liste ainsi environ plusieurs centaines de cellules chargées d’attirer des chercheurs : les États-Unis sont la cible prioritaire, avec 146 cellules identifiées, puis viennent l’Allemagne (57), l’Australie (57), le Royaume-Uni (49), le Canada (47), la France (46).

Mille talents. Le rapport de l’Irsem rappelle qu’une publicité placée en janvier 2018 dans la revue scientifique Nature expliquait ainsi que tous les candidats retenus recevraient une prime de départ de 126 000 € et pourraient demander une dotation d’environ 500 000 euros, dans le cadre du programme Mille talents (dissous depuis).

Cécité sur les SHS. Outre les sciences “dures”, les sénateurs pointent les « nouvelles stratégies d’influence qui ciblent les sciences humaines » ou l’impact du classement de Shanghaï. A tel point qu’ils proposent dans leur rapport de créer un classement alternatif, où les universités seraient notées sur l’intégrité ou les libertés académiques. 

Notre analyse  Aucune trace du rachat pourtant hautement symbolique d’EDP science par l’Académie des sciences chinoises dans ces deux rapports. Aucune trace non plus de l’islamogauchisme comme influence extérieure dans notre vie académique.
L’impossible contrôle

Sur le papier, tous les partenariats internationaux doivent être examinés par le ministère de la Recherche. 912 dossiers ont ainsi été soumis depuis 2019 et le taux d’avis négatifs est de 6,5 %. Les sénateurs dénoncent dans leur rapport une méthode très imparfaite : outre l’absence de déclaration systématique, sans réponse au bout d’un mois, les dossiers sont réputés approuvés. Il faudrait tripler ce délai, selon eux. Dans leurs propositions, ils suggèrent de renforcer le rôle des fonctionnaire sécurité défense (FSD), souvent bien seuls au sein des établissements, à l’exception notable de l’équipe du CNRS. Enfin, ils proposent que les ministères de l’Economie et des Armées puissent être mis dans la boucle et que ce contrôle soit étendu aux filiales française de boîtes étrangères (coucou Huawei).